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L'architecture de la précision

28 juil.
9 min de lecture

Les bâtiments d'Aires Mateus semblent défier les catégories. À la fois massifs et immatériels, ancrés dans leur territoire mais ouverts à toutes les interprétations, ils donnent l'impression que l'architecture ne consiste pas tant à construire des objets qu'à façonner le vide qui les habite.



Depuis plus de trente ans, Manuel et Francisco Aires Mateus développent, depuis leur atelier de Lisbonne, une œuvre parmi les plus influentes de l'architecture contemporaine européenne. Qu'il s'agisse de maisons, de musées, d'équipements publics ou d'interventions sur le patrimoine, leurs projets se distinguent par une remarquable économie de moyens, une précision presque chirurgicale et une capacité rare à transformer des contraintes très concrètes en expériences spatiales d'une grande intensité.

À première vue, leur architecture semble immédiatement reconnaissable. Les volumes sont épurés, les ouvertures soigneusement cadrées, la lumière sculpte les espaces avec une délicatesse qui évoque parfois la peinture plus que la construction. Pourtant, réduire leur travail à une esthétique minimaliste serait passer à côté de l'essentiel. Pour Manuel Aires Mateus, chaque projet constitue avant tout une nouvelle enquête. Il refuse l'idée d'une méthode reproductible ou d'un style figé. L'architecture n'est jamais une recette, mais une recherche permanente, où chaque contexte, chaque client et chaque programme imposent de repartir de zéro.


Lors de notre rencontre à Lisbonne, cette volonté d'échapper aux certitudes apparaît immédiatement. Le mot qui revient le plus souvent dans la conversation n'est ni "forme", ni "matériau", mais bien "précision". Une précision qui ne relève pas d'une quête formaliste, mais d'une manière de répondre au plus juste à la multitude de questions que pose chaque projet. L'architecte se méfie d'ailleurs de toute posture spectaculaire. Selon lui, l'architecture reste fondamentalement une discipline "low-tech". Elle manipule des éléments extraordinairement simples: des murs, des portes, des fenêtres, des planchers. Toute la difficulté consiste à transformer ces composants ordinaires en lieux capables d'enrichir la vie de ceux qui les habitent.

Cette approche explique également son intérêt pour le patrimoine. En Europe, affirme-t-il, aucun projet ne commence réellement sur une page blanche. Chaque intervention s'inscrit dans une histoire, un paysage, une culture constructive qu'il convient d'abord de comprendre avant d'y apporter une réponse contemporaine. Restaurer, transformer ou construire relèvent finalement d'une même attitude: dialoguer avec ce qui existe déjà, qu'il s'agisse d'un bâtiment vieux de plusieurs siècles, d'un tissu urbain ou simplement d'une mémoire collective.


L'entretien révèle aussi un architecte profondément attaché à la transmission. Professeur dans plusieurs écoles d'architecture, Manuel Aires Mateus considère son atelier comme un véritable laboratoire où l'on dessine encore chaque projet à la main avant de passer aux outils numériques. Les concours, les petits projets comme les grands équipements, les maisons de cinquante mètres carrés comme les musées internationaux participent d'une même ambition: faire de chaque commande l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau.


À l'heure où de nombreux architectes cherchent à affirmer une signature immédiatement identifiable, Manuel Aires Mateus revendique au contraire le doute, la curiosité et la remise en question permanente. Une posture qui explique sans doute pourquoi son œuvre demeure, malgré sa cohérence, toujours en mouvement. Au fil de cet échange, il revient sur sa conception du vide, son rapport à la matière, l'importance du contexte européen, le travail sur l'existant, l'enseignement, les concours et les nouveaux horizons que représentent aujourd'hui ses projets en Inde, en Afrique ou en Amérique latine. Autant de sujets qui dessinent le portrait d'un architecte convaincu que le véritable matériau de son métier n'est pas le béton ou la pierre, mais les questions elles-mêmes.


Votre architecture est souvent associée au vide, à la lumière et à la blancheur. Certains y voient une opposition entre l’épaisseur du monde et la radicalité de vos espaces. Vous reconnaissez-vous dans cette lecture ?

Pas vraiment. D’abord parce que nous n’avons jamais eu le sentiment de répéter une formule ou d’appliquer un système. Chaque projet représente pour nous une possibilité d’investigation et doit rester une expérience nouvelle.

Ce qui nous intéresse avant tout, c’est la relation entre l’architecture et la vie. Nous réfléchissons toujours à la manière dont les personnes vont habiter un lieu, s’y déplacer, s’y sentir. Nous concevons l’architecture depuis l’intérieur. D’ailleurs, on est toujours dans un intérieur. Si vous êtes dans une maison, vous êtes dans son intérieur. Si vous êtes dans une rue ou sur une place, vous êtes également dans un intérieur défini par des limites.

Notre travail consiste à concevoir ces limites. Mais nous refusons l’idée de la façade comme simple peau séparant un intérieur d’un extérieur. Entre ces deux mondes existe une épaisseur, un espace intermédiaire. Cette épaisseur peut prendre des formes très différentes : un mur, un espace technique, une zone de transition, parfois simplement une paroi ou une surface vitrée.

Le vide, quant à lui, n’est pas un concept abstrait. C’est simplement l’espace que nous habitons. Nous sommes toujours dans un vide. Nous ne pouvons pas l’éviter.


Cette approche a-t-elle des conséquences structurelles particulières ? Vos bâtiments semblent parfois repousser certaines limites constructives.

L’une des choses importantes à comprendre est que l’architecture reste une activité fondamentalement « low-tech ». À certaines périodes de l’histoire, elle représentait la pointe de la technologie. Lorsqu’un voyageur découvrait une cathédrale gothique au XIIe siècle, il pouvait croire à un miracle.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Même les structures que nous considérons comme complexes restent relativement simples comparées à l’aéronautique, à la nanotechnologie ou aux technologies militaires.

Nous avons conçu des structures très sophistiquées, notamment pour le musée de Lausanne, où un bâtiment repose sur seulement trois points d’appui. Mais même dans ce cas, nous travaillons avec des éléments fondamentaux : des murs, des planchers, des plafonds, des fenêtres.

L’architecture manipule des choses extrêmement simples. Notre responsabilité consiste à transformer ces éléments ordinaires en quelque chose qui possède du sens. C’est cette transformation qui distingue l’architecture de la simple construction.


Vous avez récemment présenté une grande exposition consacrée à votre travail à Porto. Comment montrer l’architecture dans un musée d’art ?

C’était précisément la question qui nous a été posée. Comment exposer l’architecture dans un musée d’art sans la réduire à une documentation technique ?

Nous avons conçu l’exposition comme un paysage. Plus de soixante-dix maquettes étaient suspendues à une structure métallique et formaient une sorte de jardin. Les visiteurs pouvaient s’y promener librement, comme on déambule parmi des fleurs.

D’autres salles étaient organisées autour de thèmes : les matériaux, les continents, les relations avec le contexte urbain. Les maquettes étaient présentées à grande échelle, souvent au 1/20e, afin que le visiteur puisse véritablement entrer dans leur logique spatiale.

Nous avons également exposé de très grands dessins en noir et blanc. À distance, ils apparaissaient comme des compositions abstraites. En s’approchant, on découvrait toutes les informations nécessaires à la compréhension du projet.

Ce qui nous intéressait, ce n’était pas tant la question architecturale elle-même que ce que l’architecture permet de transformer. Lorsqu’un client demande une maison de trois chambres, la question n’est pas de savoir si elle en aura trois ou quatre. La vraie question est : comment cette maison peut-elle enrichir la vie de ceux qui l’habiteront ? L’architecture crée des relations. Elle mobilise la mémoire, la culture, les émotions. Elle offre de nouvelles manières de regarder le monde. C’est là que réside sa véritable importance.


Le travail sur un bâtiment existant est-il très différent d’un projet neuf ?

Tous les projets sont différents. C’est d’ailleurs ce qui rend ce métier extraordinaire. Même lorsque nous réalisons plusieurs maisons dans une même région du Portugal, chaque situation est unique : le terrain, le budget, les habitants, leurs aspirations.

Dans le cas du patrimoine, il existe déjà un dialogue engagé avec ce qui est là. Le projet commence par l’écoute. Parfois, notre rôle consiste simplement à restaurer avec modestie. D’autres fois, nous pouvons intervenir plus librement.

Mais au fond, tous les architectes européens travaillent avec la préexistence. Même lorsqu’aucun bâtiment n’est présent sur le site, nous héritons d’une histoire, d’une culture, d’un paysage, d’une mémoire collective. Nous ne partons jamais de zéro.

Je travaille actuellement sur un ancien couvent du sud du Portugal dont les origines remontent au XIIe siècle. On y trouve même des vestiges romains. Dans un tel contexte, vous intervenez au milieu de deux mille ans d’histoire. Cela impose une certaine humilité. Il faut d’abord comprendre. Ensuite valoriser ce qui existe. Puis seulement envisager ce qui mérite d’être ajouté.


Que se passe-t-il lorsque vous construisez en Belgique ? Que transportez-vous de Lisbonne à Tournai, par exemple ?

Je crois d’abord qu’il ne faut pas exagérer les différences entre le Portugal et la Belgique. Nous partageons une même culture européenne. À Tournai, ce qui m’a frappé, c’est la qualité exceptionnelle de la brique et de la pierre bleue. Pour un Belge, cela paraît peut-être banal. Pour moi, c’est un luxe extraordinaire.

Le projet était très contraint financièrement. Nous avons donc décidé de travailler avec ce qui existait déjà. Notre contribution a consisté à relier les bâtiments existants et à mettre en valeur leurs qualités. L’avantage de travailler dans un pays étranger est parfois de ne pas connaître toutes les règles implicites. On conserve une certaine liberté de regard.

Je me souviens d’un projet de Jean Nouvel à Lisbonne. Il avait proposé quelque chose qui allait à l’encontre de nombreuses réglementations locales. Pourtant, son projet était juste. Il n’était pas prisonnier des habitudes. Par ailleurs, contrairement à certaines idées reçues, je ne construirais jamais un bâtiment blanc en Belgique. Cela n’aurait aucun sens. La lumière, le climat et le contexte sont différents.



Certains qualifient votre architecture de radicale. Vous reconnaissez-vous dans ce terme ?

Non. Je préfère parler de précision. L’architecture consiste à apporter une réponse précise à une multitude de problèmes. Nous cherchons constamment cette précision. Nous ne travaillons pas selon un processus linéaire. À chaque nouvelle donnée, nous reprenons le projet. Nous le redessinons. Nous le remettons en question.

Ce qui nous intéresse n’est pas de reproduire ce que nous savons déjà faire. Ce qui nous intéresse, c’est de découvrir ce que nous ne savons pas encore. Pour cela, il faut accepter l’échec. Il faut accepter de chercher. Lorsqu’un architecte commence à répéter les mêmes solutions et que ses bâtiments deviennent immédiatement reconnaissables, il perd quelque chose d’essentiel : la fraîcheur de la recherche.


Votre bureau compte une quarantaine de collaborateurs. Comment choisissez-vous les projets ?

Les projets viennent à nous, et tous les problèmes sont intéressants. Quelqu’un peut venir me voir avec une question concernant son salon, et je trouverai cela aussi passionnant qu’une tour de grande hauteur. Notre travail consiste à aider les gens.

J’ai beaucoup appris de cette idée en observant Álvaro Siza. L’un de ses premiers projets était simplement la rénovation d’une cuisine familiale. Une cuisine. Rien d’extraordinaire. Mais elle était juste. Nous devons rester modestes. Les gens ont besoin de maisons, d’extensions, d’écoles ou d’usines. Chaque problème mérite une réponse attentive.


Quelle est la qualité principale que vous recherchez chez un jeune architecte ?

Je ne crois pas à un profil unique. Chacun apporte quelque chose de différent. Mon rôle consiste souvent à sélectionner, à décider, à orienter. Mais les idées peuvent venir de partout.

Ce qui compte, c’est la capacité à participer à une réflexion collective, à formuler les bonnes questions et à contribuer au projet. Notre atelier fonctionne comme une communauté de travail. Plusieurs collaborateurs sont présents depuis plus de vingt ans. Nous avons développé une manière commune de penser et de travailler. Tout commence toujours par le dessin. Nous esquissons tous les projets à la main. C’est notre point de départ.


Vous semblez apprécier les contraintes.

Absolument. Un jour, quelqu’un m’a téléphoné pour me dire : « J’ai un terrain exposé au nord, très venteux, et je souhaite construire une maison de 50 m². » Il pensait que ce projet était trop petit pour nous. Au contraire, je l’ai trouvé passionnant.

Les contraintes sont notre matériau. Plus un problème est précis, plus il devient intéressant. Lorsque j’étais étudiant, un professeur nous avait donné un exercice étrange : un terrain désertique, sans programme, sans budget, sans contraintes. Nous étions incapables de commencer. Cette expérience nous a appris une chose essentielle : notre matière première, ce sont les problèmes.


Continuez-vous à participer à des concours ?

Oui, mais de manière limitée. Deux ou trois par an. J’apprécie la liberté qu’ils offrent. Le maître d’ouvrage peut choisir une autre proposition, et cela crée une forme d’honnêteté dans le processus.

En revanche, lorsqu’un concours n’est pas remporté, il reste toujours une frustration. On s’attache aux projets. Certaines de nos propositions non réalisées demeurent pourtant très importantes dans notre parcours. Elles continuent à exister dans notre réflexion, même si elles n’ont jamais été construites. Les concours sont aussi un formidable outil d’apprentissage.


Quels sont aujourd’hui les défis qui vous enthousiasment le plus ?

Nous développons de plus en plus d’objets que nous dessinons pour nos projets : luminaires, couverts, mobilier. Nous ne créons que ce dont nous avons réellement besoin. Nous apprécions également de travailler dans des contextes très éloignés du nôtre. Nous construisons actuellement en Inde, en Afrique, en Australie ou encore en Amérique latine.

Dans ces endroits, les règles sont souvent moins nombreuses qu’en Europe. Cette liberté est fascinante. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est la rencontre avec d’autres cultures et d’autres héritages. Il ne s’agit pas de copier une architecture locale, mais de comprendre ce qui la rend pertinente et de dialoguer avec elle. Ces expériences nous obligent à réinterroger nos certitudes. Elles nous apprennent à regarder autrement.

C’est sans doute le défi le plus stimulant aujourd’hui : apprendre de territoires lointains pour enrichir notre manière de penser l’architecture, ici comme ailleurs.


Propos recueillis par Nicolas Houyoux

 
 
 

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