Entre rigueur et lumière
- 1 mars
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Diplômé en juin 1966 de l’Institut Supérieur d’Architecture Saint-Luc à Bruxelles, Marc Corbiau s’est imposé comme une figure singulière de l’architecture contemporaine. Sa carrière, qui s’étend sur plus de quatre décennies, l’a amené à travailler non seulement en Belgique mais aussi à l’étranger, de la Suisse à la Grèce en passant par Israël et l’Espagne. Il fonde son bureau en 1978 et développe depuis une œuvre à la fois rigoureuse et radicalement humaine. Son architecture ne cherche ni l’effet spectaculaire ni la provocation gratuite. Elle préfère la durée, la précision et la cohérence.

Formé à l’architecture et à l’urbanisme, Marc Corbiau s’est rapidement distingué par une approche où la maîtrise technique sert une écriture sobre et lisible. Ses bâtiments se caractérisent par une grande clarté formelle, un usage maîtrisé des matériaux et une attention constante à la lumière naturelle. Pierre, béton, bois et verre sont employés avec retenue, jamais comme un simple effet de style, mais comme des éléments constitutifs du sens même du projet.
Corbiau fait le pari inverse de l’ostentatoire: créer des espaces où la beauté naît de la proportion, de l’harmonie et de l’usage intelligent de matériaux nobles. Le respect de l’environnement naturel et culturel du site est au cœur de sa démarche. Que ce soit en réinventant des villas urbaines à Uccle ou en construisant des résidences dans des zones plus isolées, l’empreinte de Corbiau est celle d’une architecture qui ne s’impose pas mais s’intègre, respectant l’histoire des lieux tout en affirmant une identité contemporaine forte. Il trouve ses sources autant dans l’architecture classique que dans le minimalisme américain.
Au fil de sa carrière, Corbiau n’est pas resté enfermé dans un style unique figé. Dans plusieurs projets marquants, il a su conjuguer matériaux traditionnels et techniques contemporaines, créant des demeures qui semblent à la fois intemporelles et parfaitement ancrées dans le XXIe siècle. Cette approche lui a permis de forger des projets qui deviennent souvent de véritables œuvres d’art totales, où chaque détail est réfléchi, du mobilier intégré aux jardins qui entourent les constructions. Il nous rappelle que l’architecture se mesure surtout dans les proportions, la lumière et le silence des murs bien pensés. Rencontre.
Vous continuez à travailler avec une énergie impressionnante. Qu’est-ce qui vous pousse à rester actif après tant d’années de carrière ?
Je n’ai jamais imaginé m’arrêter. J’ai vu des gens prendre leur pension et vieillir d’un coup. Moi, j’ai besoin de rester en mouvement. Tant que j’ai des projets et une équipe solide, je continue. On ne cesse pas d’être architecte. Ce n’est pas un métier, c’est une manière d’être. Cette dynamique collective crée une sorte de symbiose très stimulante. On croit qu’on va ralentir, et au contraire tout continue.
Revenons au début. Comment naît votre vocation ?
Elle vient très tôt, presque naturellement. Je suis né à Bouillon, dans un cadre exceptionnel, entouré de nature et d’histoire. Les ruines, les murs anciens, les paysages m’ont beaucoup marqué. Mes parents recevaient régulièrement un architecte parisien, un ami de la famille, qui a vu que je dessinais tout le temps. Il m’a pris sous son aile et m’a initié au dessin descriptif. C’était très rigoureux, presque scolaire, mais ça m’a donné une base solide. À quinze ans, je faisais déjà des plans techniques pendant les vacances. Cette discipline m’a appris que l’architecture n’est pas seulement une question d’inspiration, c’est aussi une question de méthode.
Pourquoi avoir choisi Saint-Luc plutôt que La Cambre ?
J’ai visité les deux écoles. À La Cambre, j’ai senti un climat plus contestataire, plus théorique, qui ne me correspondait pas. À Saint-Luc, je me suis senti à ma place, plus en phase avec les enseignants, avec l’ambiance. On oublie souvent l’importance du confort intellectuel. Pour apprendre, il faut se sentir bien. J’ai donc choisi l’endroit où je pouvais m’épanouir, et ça a été la bonne décision.
Vos débuts semblent presque faciles. Beaucoup de jeunes architectes envieraient cela.
Je ne vais pas faire semblant, j’ai eu énormément de chance. Mon premier projet important est venu par relation. Une maison pour une famille très aisée. Le projet a été remarqué, puis d’autres clients sont arrivés. Le bouche-à-oreille a fonctionné comme une traînée de poudre. Je n’ai jamais vraiment dû démarcher. Les gens venaient me voir parce qu’ils avaient vu une maison, puis une autre. C’est un luxe immense. Aujourd’hui, je sais que ce parcours serait beaucoup plus difficile.
Vous avez très peu participé à des concours. Pourquoi ce choix ?
Les concours me mettent mal à l’aise. Trop d’incertitude, trop d’énergie dépensée sans garantie. On travaille des semaines, parfois des mois, pour peut-être rien. J’ai toujours préféré la relation directe avec un client. On parle, on comprend ses attentes, on visite le terrain ensemble. C’est plus concret, plus humain. J’ai besoin de cette proximité pour bien travailler.
Comment naît un projet chez vous, concrètement ?
Je commence toujours par le site. Je vais sur le terrain, je marche, je regarde la course du soleil, les vues, le vent, les voisins, la topographie. J’essaie de ressentir l’endroit. Ensuite, je laisse reposer. Je ne dessine pas tout de suite. Et puis, à un moment, l’évidence apparaît. C’est presque instinctif. Le lendemain, je peux faire un croquis qui contient déjà toute la logique du projet. Le reste, c’est du développement.
Vous travaillez toujours au crayon ?
Toujours. L’ordinateur vient après, très loin après. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est une nécessité. Le crayon est direct. Il suit la pensée. L’ordinateur, lui, impose des outils, des menus, des contraintes. Je veux d’abord comprendre l’espace mentalement. Si on commence par la 3D, on fabrique des images avant d’avoir une idée. Pour moi, c’est l’inverse. D’abord l’idée, ensuite la technique.
Les premiers croquis sont presque instinctifs, très noirs, très rapides. Ensuite le bureau développe, met au propre, modélise en 3D si nécessaire. Mais l’essentiel, l’âme du projet, est déjà là dans ces premiers traits. Je reste aussi très attaché aux maquettes. Tenir un volume dans la main, c’est infiniment plus parlant qu’un rendu numérique. Les clients comprennent tout de suite. On peut la tourner, la toucher, la regarder à hauteur d’œil. Ça crée une émotion physique. Une image numérique peut être séduisante, mais elle reste plate. La maquette, elle, dit la vérité.
On a le sentiment que votre architecture part toujours de la vie quotidienne.
Absolument. Je passe beaucoup de temps à écouter. Comment vivent les gens ? À quelle heure ils se lèvent, où ils prennent leur café, comment ils reçoivent leurs amis. L’architecture doit servir ça. Si on comprend les habitudes, le plan s’organise presque naturellement. Une maison réussie, ce n’est pas une maison spectaculaire, c’est une maison où l’on se sent bien sans savoir pourquoi.
Vos projets sont souvent décrits comme minimalistes et intemporels. Est-ce volontaire ?
Je cherche surtout la clarté. Retirer le superflu. Les effets de mode vieillissent très mal. Une maison doit pouvoir traverser le temps sans paraître datée. La simplicité est plus difficile à atteindre, mais elle dure. Je n’ai jamais cherché une étiquette. Je regarde le terrain, la lumière, la vue, le programme, et les choses se placent presque d’elles-mêmes. Quand c’est juste, il n’y a plus rien à enlever. C’est peut-être ça qu’on appelle minimalisme. Mais ce n’est pas un style, c’est une conséquence.
L’art occupe une place importante dans vos projets. D’où vient cette sensibilité ?
De ma famille. Ma grand-mère était peintre. J’ai toujours fréquenté les expositions. Pour moi, architecture, art, mobilier, jardins, tout fait partie du même univers. Une maison, c’est un ensemble, pas juste des murs. Cette culture visuelle nourrit tout le reste. J’aime offrir “la totalité”. Créer un lieu de vie cohérent, c’est bien plus passionnant que livrer une simple enveloppe.
Quels matériaux privilégiez-vous ?
En Belgique, la brique et la pierre sont évidentes. Ce sont des matériaux nobles, solides, qui vieillissent bien. Je préfère quelque chose qui se patine plutôt qu’un revêtement qui s’abîme au bout de dix ans. L’architecture doit durer. Mais chaque lieu a son langage. En Grèce, la lumière est dure, les volumes sont blancs, les ombres très marquées. En Suisse, le rapport au paysage est différent, plus calme, plus horizontal. Je ne transpose jamais un style d’un pays à l’autre. J’essaie de comprendre l’esprit du lieu et d’en faire une interprétation contemporaine.
Les démarches administratives semblent peser davantage aujourd’hui. Comment le vivez-vous ?
C’est plus compliqué, plus long, plus bureaucratique. On promet toujours de simplifier, et on ajoute des couches de règlements. On passe énormément de temps sur des dossiers, des règlements, des réunions. Avant, on créait d’abord. Aujourd’hui, on vérifie d’abord ce qu’on a le droit de faire. C’est frustrant. Mais il faut rester patient et stratégique. Mon équipe est pour cela essentielle. Je ne crois pas au génie solitaire. J’apporte une intuition, une direction. Mes collaborateurs développent, précisent, questionnent. C’est un dialogue permanent. Sans eux, rien ne serait possible.
Quel regard portez-vous sur la jeune génération d’architectes ?
Je les trouve courageux. Le métier est plus difficile qu’avant : plus de concurrence, plus d’administratif, plus de pression économique. Il faut être très déterminé. Mais s’ils gardent la passion, ils trouveront leur chemin. L’architecture reste un métier magnifique malgré tout.
Si vous deviez résumer votre parcours en quelques mots ?
J’ai eu une vie de plaisir. J’ai construit librement, avec de bons clients, de bons collaborateurs, sans trop de conflits. J’ai pu faire ce que j’aimais. Pour un architecte, c’est un privilège rare.
Propos recueillis par Nicolas Houyoux























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